La chaussée d'Antin


La fin de la guerre de Sept Ans en 1763 marque le début de l’urbanisation du quartier de la Chaussée d’Antin, entre le boulevard et les Porcherons. Cet ensemble de terrains maraîchers propriété de congrégations religieuses (les Mathurins, l’Hôtel-Dieu) va faire l’objet d’une intense spéculation immobilière, se couvrira d’hôtels construits par les plus grands architectes (Ledoux, Brongniart, Bélanger, de Wailly) et deviendra à la fin du siècle et jusqu’à la Restauration le quartier à la mode, une des meilleurs adresses de Paris tout particulièrement pour les nouveaux riches - financiers, actrices  et danseuses de l’opéra.

  
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Jusqu'alors il s'agissait de terres marécageuses amendées au fil du temps occupées par quelques fermes (des Mathurins, de l’Hôtel-Dieu, de la Grange-Batelière), le château des Porcherons ou du Coq, du XIVe s., reconstruit vers 1750 par le duc de Brancas et par la Grange Batelière, ancien prieuré médiéval devenu une belle demeure. Au début du XVIIIe, des hôtels se construisent rue de Richelieu et rue Drouot dont le grand hôtel du financier Pierre Crozat dont les jardins s’étendaient jusqu’au boulevard avec, au nord dudit boulevard, un vaste potager. Cet hôtel devint en 1754 propriété du duc de Choiseul-Stainville. 

Les Mathurins (1), propriétaires d’un vaste domaine dans le marais des Porcherons, de la rue de l’Arcade à la Grange Batelière, cèdent leurs terrains par bail emphytéotique de 99 ans (leurs terres sont en droit inaliénables) à des spéculateurs, financiers (souvent fermiers généraux), entrepreneurs ou architectes (notamment Brongniart) qui les divisent en lots, ouvrent une voie pour les desservir (si nécessaire) et les revendent, lorsqu’ils ne construisent pas pour eux-mêmes ou pour revendre un hôtel déjà bâti.

  Les Lotissements du XVIIIe siècle Chaussée d'Antin ^

1790  cliquez sur l'image ^  

Les plus importants lotisseurs sont un fermier général, Jean-Jacques Laborde, qui ouvre la rue d'Artois, aujourd'hui rue Laffitte, pour desservir ses terrains en 1770-1771, et, surtout, Bouret de Vézelay, trésorier général de l'artillerie, qui couvre le grand égout (rue de Provence) et ouvre la rue Taitbout (1768-1775).
L'architecte Alexandre-Théodore Brongniart acquiert en 1769 en association avec un entrepreneur un terrain à l'angle de la chaussée d'Antin et de la rue de Provence ; il en revend deux lots à Madame de Montesson, maîtresse du duc d'Orléans et devient l'architecte du grand hôtel qu'elle s'y fait construire, puis de celui du duc d'Orléans en mitoyenneté (avec l'architecte Henri Piètre).

Dans le quartier Brongniart construit également l’hôtel Taillepied de Bondy, rue de Richelieu (1771), l’hôtel Radix de Sainte-Foix (sur le boulevard, 1775 - illustration cliquez ici), la maison de Mademoiselle Dervieux (rue de la Victoire, 1777) puis le couvent des Capucins (rue Caumartin) en 1780-1783 (2).


Hôtel de Thélusson  ^
 
Hôtel de Montesson ^


Ledoux construit les hôtels de Montmorency, de la Guimard  et surtout l’hôtel de Thélusson, rue de Provence, Boullée les  hôtels de Thun et de Pernon, chaussée d'Antin et Cellerier l'hôtel Necker. 

Tous ces hôtels seront démolis et le quartier sera profondément  transformé au siècle suivant par le percement des rue La  Fayette et de Châteaudun et du boulevard Haussmann et la  construction de l'Opéra Garnier.


< Hôtel de Mlle Guimard 

Parallèlement, les hôtels du XVIIe situé au sud du boulevard (de Gramont, de Lorge, de Fortille…) sont lotis ; l’opération la plus importante est le lotissement de l’hôtel de Choiseul, entre la rue de Richelieu et le boulevard avec la construction de la Comédie Italienne (1779, aujourd'hui l'Opéra Comique).

Ces lotissements témoignent de la pression foncière à la veille de la Révolution ; elle s’étend aussi vers l’est, au faubourg Poissonnière sur les terrains des Filles-Dieu : ouverture des rues d'Hauteville, d'Enghien et de l'Echiquier, implantation d'administrations royales : Petites Ecuries du roi, caserne des Gardes-Françaises et hôtel des Menus-Plaisirs (1760), construction d'hôtels particuliers (hôtel Benoit de Sainte-Paule, rue du faubourg Poissonnière, hôtel de Bourienne). 


De la Révolution à 1900

De la Révolution à 1850 la chaussée d’Antin reste le quartier à la mode, l’urbanisation se développe au nord  dans le quartier de la Nouvelle Athènes (voir le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes dans Les lotissements de 1820 à 1850).

La chaussée d’Antin se densifie : rue Godot de Mauroy (1818), prolongement de la rue d’Artois, rue Lafitte en 1830, à travers l’hôtel de Thélusson (1823), cité d’Antin (1829) sur l’hôtel de Montesson… La construction de l’église Notre-Dame de Lorette en 1823 traduit l’augmentation de la population. 
Le long des boulevards apparaissent des passages couverts : au sud le passage des Panoramas vers la Bourse à travers l’hôtel de Luxembourg, au nord le passage Jouffroy, et autour de l’opéra de la rue Le Pelletier, sur les jardins de l’hôtel de Choiseul.


 
   La chaussée d'Antin en 1850 ^
  
La chaussée d'Antin en 1900 ^  


L’intervention d’Haussmann modifie profondément le quartier. L’ouverture des rues Lafayette (1859-1862) et de Châteaudun (1824-1862) et surtout l’aménagement des abords de l’Opéra - rues Auber, Scribe et Halévy - à partir de 1858 vont faire disparaître la quasi-totalité des hôtels de la rue de la Chaussée d’Antin et de la rue Lafitte. Avec l’achèvement du boulevard Haussmann (en 1927) ce quartier résidentiel devient un carrefour de voies de communication qui attire les grands magasins à la fin du XIXe siècle : Le Printemps (1889, étendu en 1905), les Galeries Lafayette (1899 - 1912).


 

(1) Leur couvent se trouve au quartier latin, à côté de l’hôtel de Cluny

(2) Aujourd'hui lycée Condorcet


Sources

Plan Jaillot 1774

Pierre Pinon, Lotissements spéculatifs, formes urbaines et architectes à la fin de l’ancien régime, in Cahiers de la Recherche Architecturale, octobre 1980.

Pierre Pinon, Une mosaïque de fragments, la formation du IXe arrondissement, Paris des faubourgs, Editions du Pavillon de l'Arsenal, Picard, 1996.