La fabrique de la ville

 

Les différents modes de faire la ville

A partir de l’étude de l’évolution de l’espace bâti de Paris, quels enseignements peut-on tirer sur la façon dont la ville s’est construite, selon quelles modalités et avec quels acteurs ?

L’analyse est fondée sur l’évolution de Paris depuis le XIIe s., les époques antérieures étant trop mal connues.

On peut distinguer deux modalités principales. D’une part, de façon « naturelle », au sens où, sur son terrain, un propriétaire ou ayant droit construit ou reconstruit une maison ou un immeuble et, d’autre part, de façon plus volontariste, lorsqu’une opération plus importante nécessite la création de voies nouvelles avec généralement intervention d’un tiers, financier, entrepreneur, lotisseur.

  
La construction de Paris, début du XVIe siècle. BNF ^



< Dagobert visitant le chantier de Saint-Denis, XVe siècle. BNF


Les extensions « naturelles »

Partant d’un tissu existant, le processus de densification et de renouvellement de la ville sur elle-même apparaît très important. Aujourd’hui, il n’existe plus semble-t-il de maison antérieure au début du XVe s. Pour un meilleur usage du terrain ou pour satisfaire au confort ou à la mode les parcelles se densifient, les maisons sont reconstruites, surélevée ou rhabillées, c’est ainsi que la structure médiévale en pan de bois la plus ancienne de Paris se cache derrière une façade XVIIIe rue du Renard.

Seconde modalité « naturelle », l’extension de la ville en « doigts de gant » qui consiste à construire le long des voies existantes de façon plus ou moins discontinue. C’est ainsi que naissent les faubourgs qui se développent en dehors des enceintes, souvent malgré les interdictions de bâtir régulièrement renouvelées. Ce mode de construction s’applique aussi à bien des chemins ruraux qui, plus ou moins élargis et empierrés, s’urbanisent petit à petit. C’est ainsi que se sont  construits pour une bonne part tant le faubourg Saint-Germain que le faubourg Saint-Antoine et les quartiers de Belleville, de Ménilmontant et de Charonne.


Les interventions volontaristes 

Elles sont de trois ordres :

Les voies stratégiques. D’initiative publique, elles correspondent aux voies issues des enceintes de Paris : boulevards aménagés ou prévus sous Louis XIV, boulevards des fermiers généraux et rues militaires accompagnant l’enceinte de Thiers, plus tard boulevards des Maréchaux. Le boulevard planté sous Louis XIV sur l’emprise de l’enceinte de Charles V et des fossés jaunes  devient vite une promenade à la mode avant d’être lieu des théâtres et des cafés au XIXe s. Les portes de l’enceinte des fermiers généraux attirent une urbanisation spécifique de cabarets et de débits de boissons populaires qui échappent aux droits d’octroi.

Les voies de prestiges servent à mettre en valeur les entrées sur la ville (Champs Elysées, cours la Reine, cours de Vincennes) ou un monument (Invalides ou Ecole Militaire) ; souvent réalisées en totalité très lentement, elles ne sont pas ou très peu génératrices d’urbanisation, fin XVIIIe les Champs Elysées restent une promenade très peu bâtie et peu sûre la nuit. 

 ^ Typologie des voies en 1850
 L'emprises des lotissements en 1850 ^


Les lotissements – division d’un terrain en lots à bâtir avec, généralement, création d’une voirie nouvelle pour les desservir - sont un mode très privilégié et très ancien pour construire un terrain qu’il soit en périphérie urbaine ou, à l’intérieur de la ville, pour en tirer un meilleur parti (lotissements de l’hôtel Saint-Pol au XVIe s., du domaine de la Reine Margot au XVIIe, des hôtels de Soissons, de Condé et de Choiseul au XVIIIe, des couvents devenus biens nationaux au XIXe…).

Les plus anciens datent de Philippe Auguste (cf. Les Halles, lotissements des Templiers et de Saint-Martin-des-Champs), ce fut le mode privilégié d’urbanisation du Marais au XVIIe (Cf. Le Marais) et de la Chaussée d’Antin au siècle suivant (Cf. la Chaussée d’Antin). Leur taille est très variable : de quelques lots très petits autour d’une voie en impasse, dans les quartiers populaires, à ceux de la plaine de Passy ou de la plaine de Grenelle, véritable petite ville nouvelle avec marché, église, théâtre, commerces qui devient commune autonome en 1830 (Cf. le lotissement de Grenelle).







  <  le lotissement du "Château Rouge", l'évolution du parcellaire

Parfois d’initiative royale, lorsque François 1er décide de lotir les hôtels de Flandre, de Bourgogne et Saint-Pol, ou d’un grand personnage quand Richelieu fait abattre l’enceinte de Charles V pour faire construire un nouveau quartier autour de son palais, ils sont dans tous les cas réalisés par des aménageurs privés. Henri IV confie ainsi la réalisation de la place Dauphine au président du Parlement Achille de Harley.

Opérations privées, pour une bonne part spéculatives, réalisées par des professionnels (entrepreneurs, financiers appuyés souvent par des architectes – Le Vau à l’Ile Saint-Louis, Boffrand et Brongniart au faubourg Saint-Germain, Brongniart et Bellanger à la chaussée d’Antin…), elles doivent être rentables et trouver une clientèle. Ce n’est pas par hasard si, dès le XVIIIe s., les grands lotissements se situent tous dans l’ouest parisien, c’est là que les classes aisées voire très aisées cherchent à se loger. Le lotissement de Grenelle vise des acquéreurs plus modestes mais néanmoins solvables. C’est aussi le cas du quartier Plaisance dans les années 1830-1840, mais dans ce cas la viabilisation reste très sommaire. Un grand lotissement, avec voies et espaces publics, emplacements réservés pour des équipements, est, dans tous les cas, une opération financière risquée. Elle s’étale sur plusieurs dizaines d’années et est très sensible à la conjoncture, en particulier lorsque le lotissement ne porte pas sur un seul grand domaine. Cf. L’île Saint-Louis.

A Belleville le lotissement du parc Saint-Fargeau ne se construira pas avant 1860. L’est parisien est le domaine des petits voire très petits lotissements (souvent limités à une voie en impasse et difficiles à repérer) réalisés fréquemment directement par les propriétaires, agriculteurs ou ouvriers qui trouvent là un moyen de valoriser leurs biens. C’est aussi le lieu d’une urbanisation spontanée le long des chemins ruraux (Cf. Belleville et Charonne), avec certainement, au moins dans un premier temps, une grande part d’auto-construction.

Les voies d’initiative publique visant à améliorer la circulation ou à désenclaver un quartier sont très rares avant la Révolution. L’intervention du pouvoir, royal ou municipal, se borne à prescrire des alignements ou des redressements de chemins ruraux et à fixer des limites à l'extension de la ville.  Outre l'aménagement des boulevards sous Louis XIV, on peut citer la rue du Roule (1691) pour relier le pont Neuf et les Halles et la rue de Bourgogne (prescrite en 1707 et réalisée en 1719). La rue Dauphine voulue par Henri IV pour assurer la liaison entre le Pont Neuf et Saint-Germain-des-Près est réalisée sur quelques grandes propriétés et constitue en fait un lotissement.  Le prolongement de la rue de Seine de la rue de Buci à la rue de Tournon, envisagé au XVIIIe s. ne sera effectué qu’en  1803.

Ce n’est que dans la première moitié du XIXe s. qu’une série de lois (1810, 1833, 1841,1852) permettant l’expropriation des propriétés « pour cause d’utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité » (art. 545 du code civil) donnera aux préfets les moyens d’une politique urbaine. Sous la Révolution et le Premier Empire la quasi-totalité des voies nouvelles sont tracées sur l’emprise de biens nationaux et sont de fait des lotissements. La rue de Rivoli s’arrête ainsi rue de l’Echelle.

La première "percée" dont le décret de réalisation, en 1806, fait référence à l’expropriation est la rue d’Ulm, tracée pour l’essentiel sur les emprises des couvents des Ursulines et des Feuillantines mais dont la continuité impose d’acquérir quelques propriétés supplémentaires.

La Restauration et la Monarchie de Juillet utiliseront l’expropriation de façon marginale : en 1833, pour ouvrir la rue du Pont-Louis-Philippe en même temps que la construction de ce pont, puis, dans l’île de la Cité pour ouvrir la rue d’Arcole (1836) dans l’axe du pont homonyme de façon à relier l’hôtel de Ville à Notre-Dame et la rue de Constantine dans l’axe du Palais de Justice. La seule percée importante réalisée est la rue Rambuteau entre Saint-Eustache et la rue des Francs-Bourgeois (ordonnance du 5 mars 1838, terminée en 1845)

La percée devient, sous le Second Empire, emblématique de l’œuvre d’Haussmann.



Les cartes ci-dessous illustrent le processus de constitution d'un tissu urbain autour de la rue du faubourg Saint-Martin.

   
   











En 1700 seule la rue du faubourg Saint-Laurent (Saint-Martin depuis le début du XIXe) est bâtie. Au cours du XVIIIe, l'urbanisation s'étend, de façon discontinue, le long du faubourg, de façon à rejoindre le village de La Villette ; quelques maisons apparaissent le long des chemins ruraux ainsi qu'un premier lotissement (?), la rue Chaudron, ouverte en 1718 par un dénommé Chaudron boucher de son état, elle ne s'urbanisera pas avant le début du siècle suivant.

Fin XVIIIe, l’enceinte des fermiers généraux puis, début XIXe, le bassin de La Villette (1809) et le canal Saint-Martin (1822-1825) enfin le chemin de fer de l’est dans les années 1840 marquent fortement le territoire. La rue La Fayette prolonge en 1823 vers le centre de Paris le rue d’Allemagne (Av. Jean Jaurès).

Parallèlement à ces opérations d’ensemble à l’échelle de la ville, d’initiative publique même si la réalisation reste privée, sous la pression de la démographie, les terrains agricoles à l'écart des voies "naturelles" se valorisent, des lotissements privés se créent (rue du canal Saint-Martin - aujourd’hui A. Parodi - 1826, rue de Tanger et rue du Maroc en 1847…), certains très petits (rue Martin, maintenant rue Caillié).

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le quartier se densifie (lotissements rue Perdonnet - rue Cail, rue Demarquay), la puissance publique intervient pour assurer un minimum de cohérence du réseau viaire (prolongement de la rue Louis Blanc par ex.). On observe surtout un profond renouvellement du bâti, le plan de l’APUR montre le peu de bâtiments antérieurs à 1850 subsistants aujourd’hui..



Voir aussi


L'évolution du parcellaire du quartier du Gros-Caillou et du centre de Belleville.

Liens

Conférence de Pierre Pinon à la cité de l'architecture.


Sources

Rouleau (Bernard), Le tracé des rues de Paris: Formation, typologie, fonctions… Paris, éd. CNRS, 1975.

Rouleau (Bernard),  Villages et Faubourgs de L'ancien Paris. Histoire d'un espace urbain. Paris, éd. Seuil, 1985.

Lucan (Jacques) direction, Paris des faubourgs, formation, transformations, Paris, Pavilon de l'Arsenal, éd. Picard, 1996, notamment Pierre Pinon, Une mosaïque de fragments. Amina Sellali, Théorie des lotissements, la formation du XXe arrondissement. C. Bruant et J. C. Tougeron, Alexandre Chauvelot lotisseur des limites.