La Révolution et les biens nationaux


Si elle n’a pas conduit, dans l’immédiat, à des réalisations importantes, la Révolution a néanmoins sur le long terme profondément modifié le paysage parisien. Dès 1789 la démolition de la Bastille puis la destruction des symboles monarchiques, féodaux et religieux (statues de rois, de saints, armoiries, modifications des noms de rues et de quartiers…) avant celle des édifices religieux laïcisent l’espace urbain et marquent le changement de régime (voir la carte des sections révolutionnaires). Une nouvelle organisation municipale est mise par l’assemblée des électeurs aux états généraux le 15 juillet 1789 avec un maire (l’astronome Bailly).

Le 2 novembre 1789, l’Assemblée constituante décrète que les biens du clergé sont « mis à la disposition de la Nation ». En décembre cette mesure est étendue au domaine de la Couronne et aux biens des confréries et l’assemblée décide leur mise en vente pour rembourser les dettes de l’Etat et gager l’assignat. En 1792 cette confiscation concerne également les biens des émigrés puis en 1793 les écoles et collèges des villes, communautés religieuses et universités.

Au total plus de 400 ha sur les 3 370 ha que compte la ville sont concernés, surface considérable mise sur le marché immobilier parisien.


La Commission des Artistes

En mai 1794 la Convention réunit une commission de onze membres, les quatre inspecteurs généraux de la Voierie, dont Edme Verniquet, et sept architectes dont de Wailly (l’architecte de l’Odéon) en vue d’établir un « plan d’embellissement de Paris ». 

La commission va s’appuyer sur le plan de Paris entrepris par Verniquet à partir de 1785 et qui vient d’être achevé. Il s’agit du premier plan basé sur des calculs trigonométrique qui rend de façon très exacte le tracé des rues et le détail des bâtiments publics, églises et couvents à grande échelle (1/577e). La commission se réunit jusqu’en mai 1797. Le plan qui résulte de ses travaux a disparu mais a pu être reconstitué et figure dans l’Atlas des travaux de Paris (1889).


Plan de la commission des Artistes, restitué sur le plan de Verniquet >
  

Les propositions de la commission reprennent des projets antérieurs (voie est-ouest, de la Bastille à la Concorde avec un coude à hauteur du Louvre, aménagement des quais) mais la commission s’intéresse surtout à l’utilisation des terrains libérés par la suppression des couvents : Chartreux, Saint-Germain des Prés, Bernardins, Saint-Victor sur la rive gauche, Capucines, Feuillants, Jacobins, Filles-Dieu, Saint-Martin des Champs, Temple et Célestins sur la rive droite. Les projets de voierie sont particulièrement nombreux au faubourg Saint-Jacques du fait de la densité des emprises conventuelles séquestrées. Les "artistes" de la commission reflètent bien l'esprit du temps, la souci de la conservation du patrimoine ancien ne prédomine pas!

Peu de ces projets sont mis en œuvre dans les années qui suivent : la rue d’Assas en 1798 sur les terrains des Carmes et des Bénédictines – prolongé ensuite sur celui des Chartreux, rue du Caire sur le couvent des Filles-Dieu, marché Thermidor sur celui des Jacobins (marché Saint-Honoré). En 1800 la rue de l’Abbaye est tracée  au travers du cloître et des bâtiments de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, détruite par l’explosion, en 1794, de la poudre qui y était entreposée. La rue de Rivoli et la place du Châtelet sont entreprises sous le Consulat.


Les destructions et l’usage des biens nationaux 


 
 Les biens nationaux 1790 - 1795 ^

Les biens nationaux état en 1850 ^ 

Les cartes ci-dessus montrent le devenir des biens nationaux. Celle de gauche présente l’ensemble des biens confisqués en faisant la part entre ceux qui ont changé d’affectation par la suite (démolition, lotissement, réutilisation en prison, caserne, lycée…) et ceux qui ont simplement changé de propriétaire, notamment les hôtels des émigrés, nobles, fermiers généraux, dont certains ont recouvré leurs biens sous la Restauration. La carte de droite montre l’état de ces biens en 1850.

Destructions
La plupart des églises, sauf certaines qui restent ou deviennent paroissiales, et des couvents sont démolis entre 1791 et 1815. Citons quelques exemples : Saint-Etienne-des Grès (1792), l’abbaye de Montmartre (à partir de 1794), Saint-Jacques-la Boucherie, les Grands-Augustins, les Bernardins (1797), Saint Paul (1799), le couvent des Dames de Bellechasse (à partir de 1800), Saint-André-des-Arts, Saint-Jean-en-Grève et l’église des Cordeliers (1802), les Capucines et Saint Marcel (1806), Sainte Geneviève (1807), l’abbaye Saint Victor (1811), le couvent des Carmes (1811) et celui des Feuillantines (1813).

En dehors des édifices religieux peu de biens sont démolis, outre la Bastille et le Châtelet, on peut compter l’hôtel de Richelieu (en 1839, mais le terrain est loti dès 1791) et celui de La Rochefoucauld (1825), 



Démolition de l'église Saint André des Arts en 1800, Carnavalet >

Mutations
Certains couvents deviennent caserne (les Célestins, l’Ave-Maria, la Miséricorde, les Minimes), prison (Saint Lazare, Sainte Pélagie, les Madelonnettes), hôpital (le Val-de-Grâce, les Capucins, Port-Royal), lycée (abbaye de Sainte-Geneviève, couvent des Jésuites, capucins de la rue Caumartin) ou ministère de la Guerre (Filles de Saint Joseph).

Le Directoire aménage le Palais Bourbon (ancien hôtel de Condé) pour y installer le conseil des Cinq Cents, cependant que les Directeurs siègent au palais du Luxembourg avant que Bonaparte ne l’affecte au Sénat. L’hôtel de Toulouse est attribué à la banque de France, celui de Vendôme est occupé par l’école des Mines, Saint Martin des Champs par le conservatoire des Arts et Métiers ; les Archives Nationales s’installent à l’hôtel de Soubise, l’Imprimerie Nationale dans celui de Rohan. Au quartier latin d’anciens collèges sont réoccupés par l’université et grandes écoles (voir le quartier latin). Bien des hôtels d’émigrés abritent les dignitaires du Directoire et de l’Empire, avant, lorsque la Restauration ne les rend pas à leurs anciens propriétaires, de devenir ministère ou ambassade.

Certaines mutations sont de fait fictives, le statut change mais non l’usage (sauf parfois pour une courte durée)  :  Ecole Militaire, Hôpital Saint-Louis (hôpital du Nord), Salpétrière, hôtel des Monnaies…


Lotissements
Enfin les plus grandes emprises sont loties : couvents des Dames de Bellechasse et des Carmélites (rue Las Cases), de la Visitation Sainte Marie (rue P. L. Courier), des Jacobins (rue Cujas) sur la rive gauche, des Feuillants et des Capucins (rue du Mont Thabor), des Bénédictines (rue de Castellane), des Capucines (rue de la Paix), l’abbaye de Montmartre, l’enclos Saint Lazare (cf. Saint Laurent), l’enclos du Temple, les Filles du Calvaire (rue Commines) sur la rive droite. 


< projet de lotissement du couvent des Filles du calvaire 1796, Carnavalet

Le très vaste terrain des Hospitalières de la Roquette accueille deux grandes prisons et pour le surplus un lotissement (rues Saint Maur, rue de la Roquette).

C’est également le cas des hôtels de Richelieu, de La Rochefoucauld (1825, rue des Beaux-Arts) et du terrain de l’hôtel de Clermont (1838, rue Barbet-de-Jouy).

Au total, on constate une densification du tissu urbain et une diminution des espaces verts que ne compense pas l’agrandissement du jardin du Luxembourg sur l'emprise des Chartreux.


Contrairement à une idée souvent répandue, la quasi-totalité du patrimoine religieux d’ancien régime avait disparu bien avant les travaux d’Haussmann.

Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme du vandalisme est, pour une part, car la logique de la « tabula  rasa » est bien présente vis-à-vis de l’Eglise et de la féodalité, caractéristique d’une époque où le gothique est, sauf exception (Soufflot par ex.) considéré comme barbare et où les églises sont rhabillées intérieurement de placages de marbre et de boiseries, ornées de tableaux et de tapisseries pour masquer la structure et être mises au goût du jour. Une première prise de conscience de l’intérêt du patrimoine apparaît dès 1791 avec Alexandre Lenoir et l’abbé Grégoire, elle ne deviendra importante que sous la Restauration avec, notamment, Victor Hugo et un nouveau regard porté sur l’art gothique (Notre-Dame de Paris, 1831).


Voir aussi

Les fondations religieuses au XVIIe s., Le quartier latin, Le faubourg Saint-Germain, Le quartier Richelieu


Liens

Charles de Wailly, Projet d'utilité et d'embellissement pour la ville de Paris. 1789.


Sources